L’amour du verbe

Il est des époques qui parlent beaucoup et qui ne disent plus rien.

La nôtre en fait partie.

Les mots circulent, s’accumulent, s’usent. Ils remplissent l’espace sans jamais atteindre le cœur. Ils commentent sans incarner, ils expliquent sans convaincre, ils occupent sans élever. Le verbe, lui, a disparu. Non pas le mot, mais le verbe. Celui qui porte, celui qui tranche, celui qui révèle.

Aimer le verbe, c’est d’abord refuser cette dégradation silencieuse. C’est refuser que la parole devienne un bruit. C’est refuser que les mots soient vidés de leur sens, détournés, affadis, jusqu’à ne plus rien dire du réel. Car une société qui perd le sens des mots finit toujours par perdre le sens de ce qu’elle est.

Le verbe est une exigence. Il oblige celui qui parle. Il l’engage. Il le dépasse. Il ne supporte ni la lâcheté, ni l’imprécision, ni le calcul. Il impose une clarté, une droiture, une forme de courage. Parler vrai, ce n’est pas seulement dire ce que l’on pense. C’est accepter que la parole ait un poids, une conséquence, une responsabilité.

Il fut un temps où le verbe était un acte. Où dire, c’était déjà faire. Où la parole engageait l’homme tout entier. Cette époque n’est pas si lointaine. Elle est simplement recouverte par une couche de facilité, d’ironie, de distance. On parle pour éviter d’agir, on parle pour se protéger, on parle pour ne jamais être tenu.

Aimer le verbe, c’est renouer avec cette tradition. C’est redonner à la parole sa noblesse. Non pas une noblesse artificielle, mais une noblesse vécue. Celle qui vient de la précision, de la vérité, de la fidélité à ce que l’on est.

Le verbe n’est pas un outil. Il est une incarnation. Il dit le monde, mais il dit surtout celui qui parle. À travers lui, on devine une colonne vertébrale ou son absence. On reconnaît une conviction ou un calcul. On entend une fidélité ou un reniement.

C’est pourquoi le verbe dérange. Parce qu’il dévoile. Parce qu’il ne triche pas. Parce qu’il ne peut pas être utilisé sans exposer celui qui s’en sert.

Aimer le verbe, c’est aussi aimer la langue. La respecter, la travailler, la faire vivre. Une langue n’est pas un simple moyen de communication. Elle est une mémoire, une manière de penser, une façon d’habiter le monde. Quand la langue s’appauvrit, la pensée s’appauvrit. Quand la pensée s’appauvrit, le peuple s’affaiblit.

Il faut donc retrouver le goût du mot juste. Le goût de la phrase qui tient. Le goût de la parole qui élève au lieu d’abaisser. Cela demande un effort. Cela demande une discipline. Mais c’est à ce prix que le verbe retrouve sa force.

Aimer le verbe, enfin, c’est refuser le bavardage du temps. C’est préférer le silence à la parole inutile. C’est comprendre que tout ne mérite pas d’être dit, et que ce qui doit être dit mérite de l’être pleinement.

Car le verbe n’est pas là pour remplir le vide.
Il est là pour donner du sens.

Dans un monde qui parle trop, aimer le verbe, c’est déjà résister. 

Rem tene, verba sequentur.

Maître Alexandre-Guillaume Tollinchi

L’amour du verbe